Après la séance sur les récits et autobiographies, nous avons abordé les coups de coeur du mois. Odile a évoqué un roman, "Ultramarins" de Mariette Navaro, publié l'année dernière chez Quidam Editeur. A bord d'un cargo de marchandises, l'équipage décide de s'offrir une baignade en plein océan Atlantique. Seule, la capitaine du cargo ne participe pas à cette escapade surprenante et inhabituelle. Cette brèche dans un quotidien routinier est-elle le signe d'une révolte ? D'une dérive passagère ? Odile nous a donné envie de découvrir ce livre qualifié par un crique "d'étonnant, poétique, métaphysique". Danièle a présenté deux coups de coeur. Le premier concerne "Haïm, à la lumière d'un violon", de Gérard Garutti, publié en 2015 chez Robert Laffont. L'auteur raconte l'histoire vraie de Haïm Lipsky, qui a traversé le siècle et survécu à la Shoah grâce à son violon. Ce récit a ému Danièle, qui aime tout particulièrement la musique. Ce violon illumine les Ténèbres que cet homme traverse dans sa vie. Un hymne à la vie et à l'art. Elle a aussi choisi une nouveauté, celle de Marianne Alphant, "L'Atelier des poussières", publié chez P.O.L Quelle drôle d'idée de s'intéresser à la poussière ? L'écrivaine écrit : "Quark et suie, petits corps subtils, raclures d'atomes en pleine vitesse, poudre à priser ou de perlimpinpin, poudre Legras pour les crises d'asthme". Elle "convoque les figures de cet asservissement : valets, femmes de ménage, serviteurs". Dans ce récit original et drôle, on y croise les valets de la littérature comme Scapin ou Figaro, Sganarelle ou Cosette mais aussi les serviteurs des philosophes comme Hegel et Kant. Un éloge des humbles et des modestes. Agrégée de philosophie, Marianna Alphant est aussi critique littéraire et historienne d'art. Ses ouvrages sur Pascal, "Pascal : Tombeau pour un ordre" et sur Monet, "Monet : Cathédrale de Rouen" sont devenus des références. (La suite, demain)
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des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mercredi 2 avril 2025
mardi 1 avril 2025
Atelier Littérature, récits et autobiographies, 3
Odile a choisi le journal intime de Sandor Marai, "Journal-Les Années hongroises 1943-1948", publié au Livre de Poche. Longtemps inédit en France, ce texte éclaire l'homme et l'oeuvre que l'on compare à Stefan Zweig. Ecrivain de romans passionnants, chroniqueur, il fut aussi le témoin d'une époque sombre dans son pays. Le journal retrace la situation politique de la Hongrie sous le joug des Allemands et ensuite, sous celui des Soviétiques. Il raconte la déportation et l'extermination des Juifs de son pays, la vie politique chaotique, la fragilité de la civilisation : "Thé, viandes froides, journaux. Le refuge tiède de la civilisation. Et la conscience que ce bonheur est plus fragile encore que la tasse de thé en verre que tu portes à tes lèvres". Sandor Marai donne une place essentielle à sa vie intellectuelle très riche avec un amour total des livres et de la littérature. Tout grand écrivain est aussi un immense lecteur. Il se situe comme un citoyen ouvert, un bourgeois éclairé, aimant son pays et surtout sa langue tout en critiquant ses compatriotes lâches et veules. Il finira par s'exiler en Suisse et en Italie n'emportant que cinq livres dont l'Odyssée alors qu'il en possédait 5 000 ! Odile a trouvé ce livre très intéressant. Il faut redécouvrir cet écrivain européen de premier ordre. Odile, la deuxième amie lectrice, a présenté "Les Faits, autobiographie d'un écrivain". Elle a beaucoup aimé ce récit provoquant, profond, décalé de Philip Roth. Où se situe la vérité de cet écrivain caméléon, aussi happé par la fiction que par le réel ? L'écrivain américain propose des souvenirs d'enfance et de sa jeunesse, considérés comme la matrice de sa vocation d'écrivain : sa famille et son milieu juif à Newark, son éducation et sa formation à l'identité américaine, ses relations mouvementées avec les femmes, ses études de lettres à l'université. Un texte autobiographique essentiel dans l'oeuvre de l'écrivain à découvrir pour tous les amateurs-amatrices de son univers romanesque exceptionnel et unique dans le monde de la littérature !
vendredi 28 mars 2025
Atelier Littérature, récits et autobiographies, 2
Pascale a relu et apprécié "La Douleur" de Marguerite Duras, paru en 1985. L'écrivaine a retrouvé deux cahiers dans les armoires de sa maison à Neauphle-le-Château. Elle écrit qu'elle ne souvenait pas d'avoir rédigé ce journal intime pendant la guerre et ces pages reflètent des événements douloureux : "La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie". Le premier texte du recueil concerne le retour de son mari, Robert Antelme, prisonnier dans les camps de Buchenwald et de Dachau. Ce grand intellectuel a écrit un des ouvrages les plus importants sur les camps de concentration, "L'espèce humaine", paru en 1947. Marguerite Duras relate l'attente, l'angoisse, le chagrin d'avoir perdu les traces de son mari. Elle apprend qu'il est dans un camp de concentration et un de ses amis, le résistant, le commandant Morland va le chercher en Allemagne. Evidemment, cet ami s'appelait François Mitterrand. L'écrivaine raconte avec des détails très précis la longue guérison de son mari qu'elle n'a pas reconnu quand il est rentré. Ce retour à la vie tenait quasi d'un miracle. Marguerite Duras lui annoncera plus tard qu'elle a refait sa vie avec Dionys Mascolo avec lequel elle aura un fils. Un témoignage étonnant dans la production littéraire de l'écrivaine. Danièle a beaucoup aimé "Autobiographie de mon père" de Pierre Pachet. Ce récit de vie représente une expérience littéraire hors du commun. Un fils écrivain se met à la place de son père pour raconter sa vie. J'ai évoqué dans mon blog cet ouvrage et Danièle a retracé la biographie de cet immigré juif d'Odessa, né en 1895, venu en France quand éclate la Première Guerre mondiale. Il se marie, devient dentiste et père modèle mais secret. Comme il n'a pas parlé de son vivant, son fils dévoile la personnalité de cet homme attachant. Un hommage sensible d'un fils à son père. Pascale a aussi lu "Moi, Jean Gabin" de Goliarda Sapienza. Cette autobiographie, un véritable hymne à l'enfance, se déroule à Catane au début des années 30. La petite Goliarda aime le cinéma de son quartier et quand elle voit "Pépé le Moko", elle veut devenir Jean Gabin. Ce livre émouvant, écrit dans les dernières années de Goliarda Sapienza, est un éloge de la liberté et de l'amour de la vie. (La suite, mardi)
jeudi 27 mars 2025
Atelier Littérature, récits et autobiographies, 1
Nous étions une petite dizaine de lectrices à la Base, cet après-midi pour évoquer les ouvrages de la liste recommandée dans la première heure. J'avais choisi le thème des récits, des autobiographies et des journaux intimes dans la littérature. Odile a démarré la séance avec Chantal Thomas et son "De sable et et neige", disponible en Folio depuis 2022. L'académicienne raconte son enfance à Arcachon où s'enracine son amour de l'océan : "L'océan a une dimension tragique, cela fait partie de sa beauté, de l'effroi de sa beauté. Un pressentiment de perdition". Avec son style chatoyant, elle dresse une fresque sensuelle, intime des paysages et des souvenirs. Son père tient un rôle majeur dans cette exploration sensible de sa mémoire familiale. Un bijou littéraire à découvrir. Véronique et Odile ont choisi "Dans ma peau" de Doris Lessing, une autobiographie qu'elles ont trouvée "extraordinaire". L'écrivaine anglaise commence sa vie en Perse en 1919 entre un père mutilé par la guerre et une mère rigoriste. Elle grandit en Rhodésie où s'éveille sa sensualité et surtout le sentiment de révolte face à l'injustice sociale et à la situation des Noirs dans le pays, une société coloniale ségrégationniste. Doris Lessing rompt avec sa famille et s'installe à Londres, un manuscrit dans sa valise. Deux fois divorcée, non conformiste, derrière la militante et la femme libre, sa vocation d'écrivaine se confirme. Le deuxième tome de ses mémoires, "La Marche dans l'ombre" couvrira les années 1949-1962. Elle obtiendra le Prix Nobel de Littérature en 2007. Une immense écrivaine anglaise un peu trop oubliée de nos jours et à lire et relire. Régine a beaucoup aimé "Armen" de Jean-Pierre Abraham, reparu dans la collection de poche de Payot en 2021. Gardien de phare de Ar-Men, près de l'ïle de Sein, le narrateur de ce journal mêle les éléments marins à son goût de la solitude et des trois livres qu'il emporte avec lui : un album sur Vermeer, des poèmes de Reverdy et un ouvrage sur un monastère cistercien. Il s'active beaucoup dans ce phare pour maintenir un certain ordre mais il lui reste des moments de vide, de rêveries et de peur. Il souhaitait vivre cette expérience unique pour se chercher, se trouver, être à sa place. Régine a trouvé ce texte passionnant que j'ai analysé dans ce blog récemment. (La suite, demain)
mercredi 26 mars 2025
"Les Faits", Philip Roth, 2
L'ironie mordante et flamboyante de Philip Roth se retrouve dans la fin du récit quand il fait intervenir son alter ego romanesque, l'écrivain Nathan Zuckerman. Son double fictif commente sa tentative autobiographique en se moquant de lui : "Tstt, tstt, le revoilà dans ses problèmes de juif, on dirait". L'art littéraire de l'écrivain se manifeste sans cesse dans "l'entrelacement de toute vie avec sa narration et de toute narration avec la vie". A force de mêler le réel à la fiction et vice-versa, Zuckerman lui assène des remarques cinglantes lui conseillant de ne pas publier son texte : "Je fais l'hypothèse que, à force de te métamorphoser dans tes livres, tu n'as plus la moindre idée de qui tu es, ni même de qui tu as été. Aujourd'hui, tu n'est plus qu'un texte ambulant". L'acte d'accusation se poursuit dans des termes peu flatteurs car le double fictif de Roth dénonce le beau rôle qu'il se donne dans sa famille : "ton côté bien élévé, ton côté chic type, ton côté bon petit. Ton manuscrit macère dans le chictypisme". En fait, le contretexte de Zuckerman se transforme en psychanalyse de Philip Roth : "Ce qui te mine est aussi ce qui te nourrit, avec ton talent". Les masques de l'écrivain sont arrachées par ce dialogue quasi socratique car les deux versions de l'identité rothienne se complètent tout en s'affrontant. La question de l'autobiographie pose le problème du sujet, ce "moi" fluctuant avec "ses failles et ses effondrements", "ses glissements, ses métamorphoses". Entre la vie vécue et la vie écrite, les faits réels sont remodelés, repensés, imaginés. Ce projet d'un retour au réel s'avère une mission impossible. Comment se "rendre visible à soi-même ?" Par la vérité autobiographique ou par la fiction mensongère ? Expert en identités multiples, Philip Roth ne peut pas se limiter à un texte nu, insipide et banal sur son passé et sur la naissance de sa vocation d'écrivain. Il provoque ses lecteurs et lectrices en les bousculant constamment, et il ne leur propose pas un scénario autobiographique stable et sécurisant. Bien au contraire, la "transparence d'une personnalité" restera toujours opaque. Lire Philip Roth ressemble à un parcours chaotique mais stimulant pour la pensée. Il interroge le sens de la littérature et surtout "l'énigme de la créativité romanesque".
mardi 25 mars 2025
"Les Faits", Philip Roth, 1
J'ai relu récemment l'autobiographie de Philip Roth, "Les Faits", publiée chez Gallimard en 1990. Ce récit, traduit par Josée Kamoun, sa fidèle traductrice de longue date, est l'un des deux livres autobiographiques de sa production avec l'extraordinaire "Patrimoine" qu'il faut absolument lire. Auteur de 26 romans depuis "Portnoy et son complexe", publié en 1970, l'auteur consignait son quotidien dans des carnets qui formaient la matrice de ses fictions. Dans ce texte percutant, il revient sur son passé, sur sa propre archéologie. Comment est-il devenu un grand écrivain ? Il se met à nu pour analyser ce besoin essentiel d'écrire, le sens de son existence. Tous les lecteurs et lectrices connaissent le double de Philip Roth dans le personnage de Zuckerman qui a longtemps servi de miroir grossissant en écrivain "plus intense", '"plus tonique", "plus divertissant", "Ombre portée de moi-même, une autre espèce de moi, en quelque sorte". Dans "Les Faits", il cherche à dire la vérité, sa vérité, loin du "mentir-vrai" de la fiction. Quand il compose ce récit, il vient de perdre sa mère et une opération chirurgicale l'a amoindri. Son angoisse de vieillir le taraude. Dans sa cinquantaine, il veut rendre hommage à sa famille et s'interroge sur sa personnalité complexe. Il relate sa lumineuse enfance entre une mère aimante et un père courageux, immigrés juifs d'Europe centrale, exemplaires dans leur volonté de s'assimiler à l'identité américaine. Son frère, Sandy, d'un tempérament artiste, a beaucoup compté pour lui. Le père de l'écrivain travaillait dans une société d'assurances et il a gravi les échelons malgre sa judéité, qui présentait un handicap à cette époque. Philip Roth admire ses parents et se considère comme un "bon fils", même s'il révait de les quitter. Très bon élève, il réussit un parcours sans faute jusqu'à l'université de Bucknell en Pennsylvanie dans les années 50. Dans sa jeunesse, il raconte avec son style percutant les actes antisémites que sa communauté de Newark subissait. Il raconte ses flirts nombreux mais un événement va percuter sa vie. Il fait la connaissance d'une femme, Josie, divorcée et mère de deux enfants, plus âgée que lui. Cette femme va le tourmenter pendant dix ans. Mythomane, dépressive, "accidentée de la vie", elle va même simuler une grossesse en remplissant une fiole d'urine prélevée sur une femme enceinte pour se faire épouser. Cette histoire rocambolesque se retrouvera dans "Ma vie d'homme". Philip Roth évoque, évidemment, sa vie sexuelle trépidante, synonyme d'une liberté totale, revendiquée avec sa truculence habituelle. (La suite, demain)
lundi 24 mars 2025
"Toutes les vies de Théo", Nathalie Azoulay
Nathalie Azoulay a intégré dans son dernier roman, "Toutes les vies de Théo", publié chez P.O.L, la tragédie du 7 octobre en Israël. Ce pari risqué, celui d'aborder ce sujet sensible dans la littérature contemporaine, peut déranger car l'écrivaine porte un regard décalé et ironique sur les identités divergentes. Elle se saisit de ce drame atroce pour montrer l'irruption de l'Histoite dans le privé intime des individus. Un couple uni va faire les frais d'une guerre fratricide pourtant loin de chez eux. A vingt cinq ans, Théo, le personnage masculin, tombe amoureux de Léa, d'origine juive, dans une séance d'initiation au tir. Ils vont se marier, ont une petite fille, Noémie. Léa appartient au clan familial très soudé autour de leur culture et de leur religion. Théo se sent très fier d'intégrer ce milieu si différent du sien. Lui-même, catholique breton, fils d'une mère allemande profondèment meurtrie par le nazisme de son pays, se sent investi d'une mission salutaire en soutenant la cause d'Israël et du judaïsme sans toutefois se convertir car Léa n'est pas pratiquante. Il devient critique d'art. Comment s'aimer dans ces différences culturelles et religieuses ? Théo sert de cobaye dans ce couple mixte pour répondre à cette question existentielle. Tout se passe relativement bien jusqu'à la date fatidique du 7 octobre. Ses beaux-parents adorent Théo et acceptent ce gendre enthousiaste pour leur culture. Le 7 octobre, date fatidique, Léa a préparé l'anniversaire de Théo pour ses cinquante ans mais, elle annule tout car l'attentat la choque au plus au point comme la majorité des citoyens. Au fil des jours, elle ne supporte pas l'antisémitisme "d'ambiance" dans ses relations professionnelles et amicales. Elle s'aperçoit que l'unanimité universelle pour condamner ce pogrom ne se produit pas. Léa se plaint de l'absence d'engagement de Théo et leur couple se délite peu à peu d'autant plus qu'il rencontre une jeune libanaise, Maya, artiste originale. Le couple se sépare et Théo succombe devant le charme de sa nouvelle compagne, plus jeune de vingt ans et l'inverse de Léa. Il se passionne pour la culture orientale et surtout pour la cause palestienne. Maya se servira de Théo pour sa célébrité artistique et le consommera à sa guise. Théo, dans ses aveuglements amoureux, ressemble à une girouette, une coquille vide. Nathalie a composé une comédie de moeurs sur un sujet grave. Qui est-il au fond, cet homme amoureux, en bradant sa propre identité ? Ce roman singulier, ultra contemporain sur les problématiques du moment reflète le malaise identitaire des uns et des autres, les dangers du communautarisme qui bouleversent les relations sociales. La politique, les conflits, les drames de l'Histoire peuvent provoquer des ravages, des séismes dans les couples, dans les amitiés, dans la société. Une fracture que l'écrivaine raconte avec ironie, causticité et efficacité. Un roman de qualité à découvrir.